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Hubert Haddad salue le rôle des femmes dans les printemps arabes

Espagne | Malaga - le 26 octobre 2011
Rencontre avec l’écrivain Hubert Haddad, à l’occasion d’une conférence sur les femmes protagonistes des printemps arabes, à l’Alliance française de Malaga. Un entretien exclusif et passionnant.
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Hubert Haddad (Photo : Sophie Bassouls).

Écrivain né à Tunis en 1947, Hubert Haddad est considéré comme l’un des initiateurs du renouveau de la nouvelle en France. Prix des Cinq Continents de la Francophonie 2008 et Prix Renaudot Poche 2009 pour Palestine, Hubert Haddad évoque notamment dans ses œuvres l’inhumanité du "choc des civilisations", le combat des femmes et les conflits d’identité.

Alliance française de Malaga : Quel point de vue avez-vous sur les printemps arabes et sur la place de la femme dans ces mouvements révolutionnaires ?

- Hubert Haddad : On ne peut que s’enthousiasmer devant le réveil des consciences et cet appel de la liberté. La démocratie n’est pas un héritage occidental même si elle s’est imposée un peu partout en Europe à partir de l’aspiration des peuples à disposer d’eux-mêmes au début de l’ère industrielle. Mais, entre 1789, les "Trois Glorieuses" et cette grande année révolutionnaire de 1848, le « Printemps des peuples », c’est soixante années de lutte populaire contre les pouvoirs conjugués de la grande bourgeoisie, d’un clergé féodal et de l’aristocratie militaire qui se succédèrent sans issue décisive, dans une dialectique acharnée contre la réaction toujours renaissante.

Nous sommes désormais au XXIe siècle et la mondialisation a cela de positif qu’elle décuple l’émulation mimétique chez les peuples et les individus privés des libertés fondamentales et attentifs aux fortunes démocratiques des quatre coins de la planète, sans plus trop craindre le vieux dilemme entre césarisme laïque ou intégrisme religieux. Rappelons que les dictatures tombées récemment furent, d’une certaine manière, mises en place par l’Occident colonial afin de pallier les effets économiques de la décolonisation. Ainsi, les caporaux supplétifs du corps indigène furent adoubés une fois les continents arbitrairement découpés au cordeau sur l’échine des cultures locales : c’est ce qu’on appelle le néocolonialisme. Toutes les répressions, les guerres ouvertes ou larvées qui suivirent le retrait ainsi négocié des empires occidentaux au siècle dernier en résultent aujourd’hui encore.

Maintenant, on ne peut suivre qu’avec un enthousiasme raisonné le processus en cours au Maghreb comme au Machrek, connaissant les enjeux économiques et stratégiques et la pesanteur des traditions : il faudra plus d’un printemps pour que cette partie du monde connaisse et vive pleinement l’aspiration libertaire qui couve en chacun de nous et que s’impose partout un ordre démocratique inspiré de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen dont son premier article stipule : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Il faudrait ajouter un trente-et-unième article à cette Déclaration qui trente fois énonce les droits de la personne comme s’il s’agissait d’une abstraction : c’est des droits de la Femme et de l’Homme qu’il s’agit, il faut partout l’inscrire noir sur blanc, sans oublier les droits de l’enfant partout bafoués dans le monde. La femme fut toujours à l’avant-garde des mouvements révolutionnaires et tant que ce mouvement se perpétue par son courage et sa détermination, le vieux pouvoir patriarcal qui sommeille oublie ses mauvaises prérogatives puisées dans l’archaïsme de codes civils ou religieux interprétés à la lettre, dans le déni des siècles civilisateurs propres à toute culture.

On a vu comment les femmes algériennes surent combattre l’envahisseur pendant la guerre de libération et comme elles sont écartées aujourd’hui des hautes sphères de l’État, le même phénomène reste d’ailleurs d’actualité dans nos républiques. On oublie trop que la France de De Gaulle accorda le droit de vote aux femmes au sortir des deux grandes hécatombes fomentées par des hommes comme pour contrebalancer enfin une fois pour toutes cette rage homicide. Et que l’on n’aille pas nous dire que ce sont les femmes arabes qui cimentent leur prison. Partout où elles se mettent librement en mouvement, pour un monde meilleur, les préjugés patriarcaux tombent et l’éducation devient un droit revendiqué.

Grâce à Bourguiba, père de la République et potentat éclairé sur le tard, les femmes tunisiennes ont bénéficié du statut laïque hérité des Lumières, les islamistes modérés au pouvoir ont tout intérêt à préserver ces acquis s’ils veulent participer de l’émancipation démocratique de leur pays. Même s’il y a une majorité silencieuse qui s’appuie sur le passé, c’est la jeunesse qui décide de l’avenir, les mouvements révolutionnaires ont toujours porté des avant-gardes en avant, et le peuple dans son ensemble suit tôt ou tard.

Cette jeunesse en Tunisie est mixte, allègrement inspirée par cette part féminine qui illumine la Méditerranée. On a vu de semblables mouvements de femmes en Libye avant l’assassinat honteux du dictateur, lynché par une meute d’hommes armés. Les droits de la laïcité dont elles bénéficiaient n’empêchaient pas, non plus, le poids de la tyrannie policière, mais c’est avec ces droits qu’elles se sont lancées dans la révolution pour se voir aujourd’hui trompées par un ancien ministre passé à la tête de l’opposition et qui voudrait imposer l’antique charia, le droit à la polygamie.

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La Place Tahrir au Caire, en Egypte (Photo : AFP).

Déjà, à l’époque médiévale, avec les philosophes andalous ou le mutazilisme, l’Islam des Lumières ne s’immobilisait pas dans la lettre et ouvrait le Coran et les hadiths aux sciences et à l’érudition humanistes d’une civilisation universelle. Aujourd’hui, l’ensemble du monde arabe semble en passe de recouvrer cette inventivité des siècles d’or par le dépassement de rudes scléroses nées des traumatismes de la colonisation. C’est grâce aux femmes et à la jeunesse essentiellement que l’homme arabe oubliera ses blessures. C’est grâce aux femmes et à la jeunesse qu’on viendra à bout des idéologies mortifères partout dans le monde.

-  Qu’en est-il du conflit israélo-palestinien ? Et de l’entrée de la Palestine à l’Organisation des Nations unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO) ?

- Hubert Haddad : Hegel disait à peu près que l’aliénation est l’instrument de l’émancipation. Le peuple palestinien, dans sa confrontation paradoxale avec l’État israélien, à la fois reliquat du colonialisme et résultat de la politique coloniale intérieure à l’Europe antisémite (imaginez un instant, chose absurde, que les Indiens autochtones d’Haïti anéantis par les Blancs avant que ceux-ci soient chassés de l’île par leurs esclaves noirs ressuscitent et revendiquent leur terre auprès de ces derniers qui fondèrent un État libre voilà deux siècles sous la bannière de Jean-Jacques Dessalines, lui-même ancien esclave de Saint-Domingue…)

Cette intrication du déni et de l’injustice fait tout le drame de ce conflit bientôt séculaire en Palestine. Il n’empêche qu’un gouvernement d’extrême droite, qui est loin de représenter Israël, impose un véritable apartheid au peuple palestinien. Tant que la politique d’empiètement du territoire cisjordanien se poursuivra, la guerre restera d’actualité. Il faut que les colons abandonnent leurs ambitions aveugles, inhumaines, fondées sur les mêmes préjugés essentialistes propres à tous les intégrismes et autres orthodoxes qui invoquent la transcendance à des fins altruicides.

La Palestine aujourd’hui est une entité, il s’agit d’un peuple et d’une terre liés par un pacte social, une communauté de citoyens juridiquement établie qui attend que soit enfin levé, de préférence volontairement, le véto au Conseil de sécurité pour intégrer la société des nations. Comment, dans cet esprit, ne pas applaudir l’entrée de la Palestine à l’UNESCO ? Pourquoi tiendrait-on à l’écart un peuple, lequel par ailleurs ne cesse de démontrer son apport dans tous les domaines des arts, de la littérature et des sciences ?

-  Écrire sur ce conflit, sur la guerre et en somme sur l’inhumanité, qu’est ce que cela représente pour vous ?

- Hubert Haddad : Nous sommes tous, à bien y réfléchir, des rescapés des guerres du siècle dernier pour ne pas remonter aux campagnes napoléoniennes et impérialistes. Si vous regardez en arrière votre histoire, celle de vos parents et grands-parents jusqu’à la troisième génération, votre destinée révèle tout ce qu’elle a d’aléatoire, de soumis aux tragédies de l’histoire récente. Nous vivons aujourd’hui en Europe un rare privilège au milieu d’un océan de belligérances sur fond de conflits d’intérêt. Des millions d’enfants ont été massacrés cette dernière décennie à travers le monde du fait des conflits divers, guerres civiles, interventions internationales, vendettas claniques, des centaines de millions d’enfants souffrent de maladie et de famine. Est-ce que l’on peut écrire sur l’étrangeté de vivre sans se tourner à l’occasion sur tout ce malheur, cette souffrance infinie partout à nos portes ?

J’ai longtemps été un écrivain de l’imaginaire, appelé par les abîmes de l’intériorité, en vieillissant, après avoir vu disparaître tant d’êtres aimés, je m’aperçois plus que jamais que l’autre du bout du monde, celui qui subit la monstrueuse injustice de l’indifférence, me parle avec une voix proche, avec un visage familier, qu’il est vous, qu’il est moi. Je ne suis pas un militant mais un poète révolté jusqu’au vertige par l’absurdité des passions égoïstes qui ravagent le monde. Heureusement qu’il y a la musique. Mozart ou Schubert nous rappellent à une certaine ingénuité. On peut s’apaiser en contemplant les étoiles ou la mer, mais comme un veilleur, sans jamais oublier d’être bien là, parmi nos contemporains.

- Cet entretien a été réalisé dans le cadre des manifestations organisées en Espagne depuis plusieurs mois, sur les événements dans les pays arabes du pourtour méditerrannéen. En Andalousie, si proche de cette culture ouverte sur la Méditerrannée – la ville de Málaga assure la gestion des enclaves de Ceuta et Melilla au Maroc -, de nombreux invités ont marqué de leur présence ces événements, à l’occasion des Journées internationales dédiées aux femmes protagonistes des « printemps arabes », organisées à Grenade et, plus récemment avec la visite à Málaga en novembre de l’écrivain Hubert Haddad.

En parallèle, l’Alliance française de Málaga a organisé des rencontres au musée du Patrimoine municipal de Málaga, et présenté en collaboration avec la Fondation générale de l’Université de Málaga, les œuvres traduites en espagnol, Palestine et Vents printaniers, mais aussi ouvert le débat sur l’enfance en Afghanistan avec Opium Poppy.

Pour aller plus loin :
- Djamila Amrane, Les femmes algériennes dans la guerre, Plon, 1991 ; Des femmes dans la guerre d’Algérie, Karthala, 1996, www.revue.org (consulté le 7 décembre 2011) ;
- Djamila Amrane, Femmes dans la guerre d’Algérie. Entretien avec Fatma Baïchi, www.revue.org (consulté le 7 décembre 2011) ;
- Les femmes, actrices de l’ombre de la révolte en Libye, Maïté Darnault, Rue 89, 12 novembre 2011 (consulté le 7 décembre 2011) ;
- Un moment fort pour le mouvement féministe en Libye, Liesl Gerntholtz, Human Right Watch, 24 novembre 2011 (consulté le 7 décembre 2011) ;
- Le reportage poétique d’Hubert Haddad en « Palestine », Cabinet de Lecture, le blog Rue 89 d’Hubert Artus, août 2007 (consulté le 7 décembre 2011).

Liens utiles :
- Université de Málaga
- Alliance française de Malaga

Article publié le : 07/12/2011

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