Le trompettiste Erik Truffaz se livre

- Erik Truffaz.
En tournée dans la péninsule ibérique, et pour le coup d’envoi du Festival Jazz in Blue dans toute l’Espagne, le trompettiste Erik Truffaz livre à l’Alliance française de Malaga ses confidences... sur un mode improvisé.
AF Malaga : Quelles relations entretient Erik Truffaz Quartet avec l’Espagne ?
Erik Truffaz : C’est un pays où l’on n’a pas réussi à beaucoup jouer, un peu comme l’Italie. Ce sont des pays latins, difficiles car ici, on aime surtout les stars américaines de jazz, d’après ce qu’on m’a dit. Cela dit, le public est très chaleureux et je joue régulièrement en Espagne mais c’est la première fois qu’on parvient à y monter une tournée.
Et c’est la première fois que vous venez en Andalousie ?
E.T : Non. Depuis que je suis chez Blue Note, c’est-à dire depuis une quinzaine d’années, je me suis rendu à Séville deux fois, une fois avec le Quartet et l’année dernière avec Murcof (DJ mexicain, installé à Barcelone), je suis aussi allé à Grenade et j’ai collaboré avec de jeunes musiciens locaux.
Le Festival Jazz in Blue sert-il à pallier le relatif désintérêt des espagnols pour le jazz contemporain ?
E.T : Non, c’était simplement une idée merveilleuse pour nous de faire une tournée en Espagne, comme je l’avais fait au Mexique, il y a huit ans. […] Mais c’est vrai que l’Espagne, c’est un pays difficile pour le marché du jazz. Sans le réseau culturel, nous serions à la peine…
« Nos influences viennent de la variété, de la pop, du rock et de la musique électronique. »
Le public ne voit-il pas au-delà des stéréotypes ou des valeurs sûres ?
E.T : Je ne sais pas, je ne suis pas en mesure d’analyser cela. Ceci dit, à chaque fois que j’ai fait des concerts à Grenade, c’était plein, à Séville aussi, c’était formidable. Il y a un réel bon public pour la musique que l’on fait qui est pourtant un jazz particulier, à base d’improvisations. On est vraiment « in between » (le nom du dernier album, NDLR), « entre deux », parce que nos influences viennent de la chanson, de la pop, du rock et de la musique électronique.
« La musique afro-américaine a permis d’abandonner toute une tradition de la musique française fondée sur le premier temps. »
Quels sont les noms qui vous inspirent ?
E.T : Brian Eno, Hendrix pour la liberté du rock, Pink Floyd pour les atmosphères, jusqu’à Massive Attack. Et puis la musique Motown, bien sûr. Et le blues. C’est quand même la musique afro-américaine qui a permis de s’affranchir de toute une tradition de la musique française qui s’appuie sur le premier temps. [...] Sans les États-Unis, il n’y aurait pas eu les Beatles ni les Rolling Stones. Je pense à Miles Davis, à Chet Baker, à Louis Armstrong.
Cet éclectisme s’explique-t-il par votre culture à tous ou par une volonté de toucher un public le plus large possible ?
E.T : Ah non, pas du tout, on est comme ça, c’est tout. On ne peut pas tricher si longtemps par rapport à ce que l’on est, la vérité nous rattrape un jour ou l’autre. J’ai fait un premier disque chez Blue Note qui était effectivement plus inspiré du jazz traditionnel mais c’est le virage que j’ai pris qui était le plus éloigné de ce que je fais, je ne suis pas de culture noire-américaine. Je n’ai pas grandi à New York. Le jazz traditionnel, ce n’est pas ma culture.
« En même temps que la pop, j’écoutais les disques de Miles Davis. »

- Erik Truffaz.
Vous êtes tombé dedans par la pop music ?
E.T : Non, non, la pop music, c’est autre chose. En même temps que la pop, j’écoutais les disques de Miles Davis : Kind of Blue, Milestone, In a Silent Way, Bitches Brew, qui se rapprochent de la façon dont on développait à l’époque les chansons rock, avec de grandes plages musicales.
Il y a eu une rencontre entre Miles Davis et Santana, d’ailleurs, qui ne s’est jamais concrétisée sous la forme d’un disque.
E.T : Miles Davis était à l’époque assez fasciné par Carlos Santana, par son succès aussi, et parce que le premier faisait des concerts en double billetterie et Santana y faisait des introductions.
« Les médias jazz, dès qu’on a un peu de succès, ça ne leur plaît pas. »
Depuis votre premier album chez Blue Note à In Between en 2010, le public, la critique vous ont-ils toujours suivis ou le mélange de genres les a-t-il déroutés ?
E.T : Non. Quand on a sorti The Dawn (1998) avec un mélange de Drum’n Bass, il y a eu une critique qui ne nous a absolument pas soutenus. Je pense que notre premier album, Out of a dream (1997) a eu un gros succès auprès des médias jazz et le second (The Dawn, NDLR) a très bien marché auprès des médias hip-hop et traditionnels. Les médias jazz, dès qu’on a un peu de succès, ça ne leur plaît pas. Et puis, le public et les critiques, ce sont deux choses très différentes.
La presse a en tout cas bien accueilli votre dernier album.
E.T : Je crois que c’est parce qu’il fait le lien entre le côté feutré d’Out of a dream et le parcours qu’on a eu depuis, mais ce n’était pas notre intention. Ça leur plaît car c’est assez « smooth ». […] Ce n’est pas grand-chose. Une critique dans Le Monde, c’est vraiment important, mais un article dans un magazine spécialisé, qui tire à 25 000 exemplaires, c’est relatif.
Les critiques, vous les lisez systématiquement ?
E.T : Quand elles sont bonnes, oui. En fait, elles m’affligent plus que je ne le souhaiterais. Mais le dernier album a fait l’unanimité, même pour Jazz Magazine/Jazzman qui n’était pas convaincu par le disque. Je sais exactement ce qu’ils aiment et ce qu’ils n’aiment pas. Le rédacteur en chef, Franck Bergerot, est un ami, c’était le témoin de mon mariage. (…) La faiblesse de l’être humain, c’est d’être trop sensible à la critique positive. Cela fait du baume au cœur et on se gonfle notre égo. Et plus l’égo grandit, plus on est fragile quand on reçoit une critique négative. Et critiquer une musique en tant que telle sans être soi-même musicien, c’est quelque chose d’assez bizarre. Si cela fait avancer les artistes, c’est positif. Autrement, un type payé pour descendre le travail d’un autre, c’est particulier.
« Il y a des rencontres qui nous habitent et qui nous tiennent tout au long de la vie. »

- Erik Truffaz Quartet à l’Auditorio de Málaga (Photo : Sébastien Rampon).
Parmi les gens avec lesquels vous avez collaboré sur vos albums, y-en-a-t-il qui vous ont élevé plus que d’autres ?
E.T : La collaboration avec Pierre Henry qui appartient à un autre siècle, restera à jamais marquée dans ma mémoire. C’est quelqu’un qui a travaillé avec Stravinsky, Nadia Boulanger (compositrice et chef d’orchestre, NDLR), qui a plein d’anecdotes, une vision de la musique très particulière. Pierre Henry, c’est le genre de personne à être déçu quand un concert est réussi parce qu’il n’aura pas réussi à provoquer le public. Ce sont des gens d’une autre époque, décalés. Le travail avec Mickael Brecker m’a aussi beaucoup marqué, c’est l’un des grands. Il m’a appris des choses, il m’a beaucoup encouragé aussi. Il y a des rencontres qui nous habitent et qui nous tiennent tout au long de la vie.
« Ma culture, c’était Les Mots bleus, Joe Dassin. Jusqu’au jour où j’ai mis un disque de Led Zeppelin. »
La collaboration avec Christophe est importante aussi. On a juste répété vingt minutes avant de jouer avec lui, c’est un monde. Il y a des collaborations nées du fantasme : Pierre Henry, je l’écoutais quand j’étais petit, et Christophe aussi. Ma culture, ce n’était pas le be bop, c’était Les Mots bleus Joe Dassin, Claude François, c’est cela que j’entendais à la radio. Jusqu’au gros boum de 1971 où j’ai mis un disque sur une platine et c’était Led Zeppelin II.
« J’adore le flamenco. C’est une musique entre l’Afrique et l’Europe, un peu blues aussi. »
En Espagne, y a–t-il des courants musicaux qui vous intéressent ? Le flamenco par exemple a été classé Patrimoine immatériel de l’Humanité par l’Unesco.
E.T : J’adore le flamenco de Grenade, c’est extraordinaire. Les gitans qui jouent dans le haut de l’Albaícin sont incroyables. C’est une musique entre l’Afrique et l’Europe, un peu blues aussi. Quand j’étais ado, j’écoutais Paco de Lucía.
(Marcello Giuliani, le bassiste du groupe, nous rejoint.)
Si l’on excepte le rock, pourquoi le flamenco ne s’est-il pas davantage intégré à d’autres genres musicaux, à l’instar de la bossa nova ou du blues ?
Marcello Giuliani : C’est une rythmique à laquelle personne ne comprend rien, à part ceux qui sont nés dedans et qui la travaillent constamment. La voix, la danse… Si tu n’es pas né à Almería ou à Grenade, c’est compliqué.
Un peu comme la musique africaine...
M.G : Après, le blues… L’homme blanc croit qu’il peut jouer du blues. Demande à Keith Richards…
Mais il y a eu une évolution du blues...
M.G : Oui, un blues avec une rythmique plus simple, dont l’Occident a pu s’emparer, un truc carré, avec 12 ou 16 mesures. C’étaient des gens très frustres qui le jouaient. J’écoute beaucoup de vieux blues, ces derniers temps. [...] Fred McDowell, il descendait du tracteur et il jouait. C’est neuf, le blues, ça a été inventé aux États-Unis, tu ne l’écoutais nulle part, pas même en Afrique. Alors que le flamenco, à chaque accord de Tomatito, par exemple, on sent les années, les racines, la présence arabe pendant des siècles.
Ce que me disait Imhotep du groupe IAM, c’est que le flamenco, c’est le blues du sud de la Méditerranée.
M.G : Pour moi, le flamenco, c’est le blues des gitans qui sont venus en Espagne et qui, comme les afro-américains, n’avaient rien et ont créé leur propre musique.
Quelles sont vos inspirations musicales, maintenant ?
E.T : On compose à plusieurs, alors ce sont des mélanges entre nos influences. Par exemple, pour notre prochain album (sortie prévue en septembre, NDLR), Marcello écoutait un DJ roots, alors on a composé un morceau dans cet esprit-là. Mais l’album est dans la continuité du précédent, avec la collaboration d’une autre chanteuse, Anna Aaron.
« On était un des premiers groupes à mélanger électronique et acoustique. »
Dans les médias –espagnols notamment– on parle de vous, Erik Truffaz, comme étant le « père de l’électro-jazz », qu’est-ce que vous en pensez ?
E.T : Rien du tout.
M.G : Il y a quelques années, on jouait déjà ensemble, Erik et moi, on faisait un peu plus de jazz avec le quintet d’Erick, moi, j’avais un trio, un copain avec un sampler, on tournait avec des DJ, on a pris un rappeur pour jouer dans un festival, ça a plu, un responsable de Blue Note nous a dit « Les gars, c’est vachement bien, pourquoi est-ce que vous ne faites pas un album comme ça ? » On ne voulait surtout pas de machines électroniques, on privilégiait l’acoustique, mais on s’est quand même inspirés de ce qu’on faisait à l’époque.
E.T : On était un des premiers groupes à mélanger électronique et acoustique, avec le batteur anglais Mark Gilmore, qui faisait de la Drum’n bass à la batterie, avec des DJ et des machines.
M.G : Et l’idée simple qu’on a eue, en 1997, c’était « Faisons cela, mais en acoustique, avec un quartet de jazz et un mec qui rappe par-dessus. »
Avez-vous prévu de mélanger encore des sons pour des prochains albums ? Avec Murcof, par exemple ?
E.T : Avec Murcof, on va retravailler ensemble, avec un orchestre symphonique. Avec Enki Bilal (dessinateur de BD et réalisateur, NDLR), aussi. Il va préparer un film, le passer sur scène et le modifier, je ne sais pas de quelle manière.
Projet Picasso
Pouvez-vous nous parler de votre projet de l’été dernier sur Picasso ?
M.G : La mère d’un des fils de Jacques Weber, Tony Weber, travaillait dans le château de Vauvenargues, où Picasso est mort. Tony Weber a repris des textes et des citations de Picasso, qu’il a fait lire par deux comédiens, accompagnés par des musiciens qui improvisaient sur la lecture. On l’a fait avec Erik Truffaz pendant cinq jours, avec d’autres français : Loïc, Oxmo Puccino, Michel Duchaussoy, Matthias Ruff et sa femme… C’était une très belle expérience. On a préparé des petits thèmes pour des interludes prévus au départ, mais on a aussi demandé aux acteurs si on pouvait les accompagner pendant qu’ils parlaient. Un vrai défi technique.
E.T : Ce qui est chouette, c’est que Jacques Weber nous a demandé de participer à un spectacle qu’il va donner au Trianon, pour la fin de sa tournée en solo, à Paris.
M.G : On va aussi faire un spectacle au Louvre, le 20 avril. C’est Oxmo Puccino qui m’a contacté. Il s’agit de mettre en musique de vieux films muets pour des groupes de visiteurs du musée. (…) Cela ne nous laisse pas mal de liberté, ce n’est jamais symphonique, ça ne prend pas trop de place.
Après la tournée en Espagne, vous avez d’autres projets, d’autres dates ?
M.G :On va s’alléger, cela fait un an qu’on tourne avec le disque. Je vais faire autre chose. Erik, lui, part en Amérique du Sud.
Erik, vous travaillez beaucoup avec le réseau culturel français ?
E.T : Oui, à l’initiative de l’Institut français et des Alliances françaises, je pars avec Rodolphe Burger au Guatemala, au Nicaragua, au Costa Rica et à Panama, pour « Concert dessiné », avec une musique de Rodolphe Burger et des dessins de Charles Berbérian et Michel Dupuy. C’est l’une des plus grosses formations avec laquelle je serai allé à l’étranger.
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