Transfert d'argent : La prédominance des voies informelles ? L'exemple du Sénégal
Selon les estimations de la Banque mondiale communiquées en décembre 2011, les transferts d’argent en Afrique auraient représenté 59 milliards de dollars en 2011, soit près de 17% des transferts mondiaux. Par ailleurs, d’après une étude de la Banque africaine de Développement, le Sénégal aurait reçu près d’1,7 milliards de dollars en 2006, provenant essentiellement de France et d’Italie.
Un enjeu socio-économique majeur
Cette aide des ressortissants sénégalais est un enjeu socio-économique déterminant : elle représente une part significative du PIB du pays (entre 15 et 20%) et satisfait en majorité les besoins de consommation courante des bénéficiaires.
Face à cet enjeu national de développement, l’Etat sénégalais œuvre, depuis maintenant plus de dix ans, pour améliorer les conditions de transferts d’argent vers le pays, d’un point de vue réglementaire et législatif ainsi que d’un point de vue opérationnel. Cet engagement a permis de formaliser progressivement les transferts d’argent : les études montrent que les transferts de fonds informels au Sénégal étaient supérieurs à 60% au début des années 2000, alors qu’ils seraient aujourd’hui de l’ordre de 46% (source : étude BAfD - 2006). Retour sur cette évolution.
Les transferts d’argent des migrants : un enjeu de développement local
En Afrique, les transferts d’argent cumulés représenteraient selon les pays d’environ 1 fois à plus de 7 fois l’Aide publique au Développement (APD), et entre 9 et 24% de leur PIB. Ces chiffres soulignent l’importance des transferts d’argent des ressortissants établis à l’étranger dans le soutien des économies locales des pays africains. Parmi ces derniers, le Sénégal est l’un des principaux pays de réception de fonds des migrants de l’Afrique sub-saharienne.

- (Photo AFD).
Jusqu’aux années 2000, les transferts se faisaient majoritairement par des canaux informels. Mais l’Etat sénégalais s’est employé à réduire cette part : depuis une dizaine d’années, il établit des cadres réglementaires et institutionnels stricts dans la gestion et le contrôle des flux financiers. Il s’implique dans l’innovation des produits financiers et l’intégration des nouvelles technologies dans les services. L’Etat sénégalais œuvre également pour favoriser la bancarisation des populations dans les zones les plus enclavées, souvent un terreau fertile pour les flux informels. Résultat : les transferts via les voies informelles régressent. [1]
Les facteurs qui expliquent le recours aux voies informelles
Une étude de la Banque africaine de Développement (BAfD) a récemment permis d’évaluer la part des transferts informels à 46% des flux globaux au Sénégal. Si ce chiffre est en recul, trois raisons majeures peuvent encore expliquer le recours aux circuits informels :
le contournement des coûts de transfert par les voies formelles, estimés trop élevés ;
la simplicité des opérations et la proximité des bénéficiaires dans les circuits informels ;
la faible bancarisation de la population sénégalaise.
Les réseaux traditionnels « informels » seraient en effet établis sur des relations familiales, ethniques et sur la confiance mutuelle entre membres d’une même diaspora.
Le plus couramment, les transactions de fonds informelles s’opèrent soit par convoyage de l’argent en cash en avion et par l’intermédiaire d’un passeur, soit par le biais de collecteurs installés dans le pays de résidence. D’après la CENTIF (Cellule nationale de Traitement des Informations financières), ces « relais » opérateurs informels seraient très majoritairement constitués de commerçants. Ces acteurs sont d’autant plus sollicités que les coûts de transferts sont avantageux : entre 3 et 5% du montant, voire un coût nul si les opérations ont lieu dans le cadre familial ; en regard, les coûts pour un transfert via les sociétés de transfert d’argent (STA) représentent 10 à 20% de la somme envoyée. Ce mode formalisé de transfert d’argent est en revanche soumis à des dispositifs de sécurité et de « contrôle social » qui n’ont pas lieu dans l’informel, et qui peuvent participer à rassurer l’expéditeur.
La part des transferts d’argent informels semble également être liée à des dispositifs réglementaires jugés trop contraignants par les opérateurs de transferts sénégalais. En tant qu’Etat membre de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine), le Sénégal est soumis à un ensemble de dispositions légales qui limite les opérateurs habilités à réaliser des opérations avec l’étranger. Cette situation restreint notamment les services de transferts d’argent dans les zones rurales et provoque un accroissement dans ces régions de l’usage des canaux informels.
L’expansion des banques et la levée de la clause d’exclusivité des principales sociétés de transfert d’argent font reculer l’informel
Même s’ils représentent encore 46% des flux globaux, les transferts d’argent par les voies informelles tendent à baisser depuis une dizaine d’années.
La levée de la clause d’exclusivité de Western Union et Moneygram est la décision majeure qui a permis de faire abaisser ces transferts alternatifs. Cette décision a été encouragée et encadrée par la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et le ministère de l’Economie et des finances sénégalais. Même si l’ouverture de ce marché n’est pas encore totalement achevée (plusieurs banques continuent de n’abriter qu’une seule enseigne), la levée de cette clause a renforcé la concurrence : des sociétés de transfert d’argent locales (notamment Money Express et Money Cash) sont ainsi apparues sur le marché. Celles-ci ont aujourd’hui un rayonnement territorial national et s’inscrivent dans des partenariats les assurant d’une certaine ouverture sur l’Europe et les États-Unis.
L’autre raison de cette baisse est la politique d’expansion menée par les banques depuis les années 1990, époque où les « voies informelles » devançaient les « voies formelles ». Face à l’importance du marché des transferts d’argent, les banques ont noué des partenariats avec les principales sociétés de transferts d’argent (Western Union ou Moneygram) qui disposaient de puissants réseaux. Le déploiement de leurs services a permis de toucher les populations rurales, plus usagères des circuits informels.
La microfinance, la bibancarisation [2] et le mobile banking : des solutions pour poursuivre la réduction de l’informel
La levée de la clause d’exclusivité a également favorisé le partenariat entre les sociétés de transfert d’argent locales et des institutions de microfinance (IMF). L’objectif est de fidéliser la clientèle aux points de collecte et de paiement, non seulement par des commissions moindres, mais aussi par une diversification de l’offre de services et de produits. La diminution de l’informel passe aussi par le renforcement du rôle des IMF, et surtout par l’intégration et la consolidation des plus petites d’entre elles, souvent localisées dans les zones reculées des villes.
Les grandes IMF sénégalaises (Union des mutuelles du partenariat pour la mobilisation de l’épargne et le crédit au Sénégal - PAMECAS, Crédit mutuel du Sénégal - CMS et Alliance d’épargne et de crédit pour la production - ACEP) semblent aussi favoriser la bibancarisation, une offre facilitant les transferts d’argent. Ainsi PAMECAS, en partenariat avec Money Express, propose aux ressortissants résidant en Italie de bénéficier d’un compte qui sert à la fois de compte courant ou de compte épargne pour l’expéditeur, mais également de compte relais pour assurer les envois classiques. Ce service permet notamment aux migrants de se constituer une épargne, soit pour des projets futurs, soit pour couvrir les dépenses intervenant lors du séjour dans le pays d’origine.
Mais le marché concurrentiel et la baisse des coûts de transferts d’argent ont aussi certainement contribué à l’innovation dans les services et produits financiers. Notons ainsi le projet lancé par l’État du Sénégal, avec l’appui de la banque allemande KfW et de l’Agence française de Développement (AFD), pour la mise en place d’une solution de mobile banking mutualisée entre les sociétés financières décentralisées (SFD).
Ces sociétés financières décentralisées, autrement appelés mutuelles d’épargne et de crédit, peuvent être des solutions efficaces pour favoriser la bancarisation, en raison de leur implantation rurale et de leur grande proximité avec les populations non-bancarisées.
Ces efforts réalisés en matière de microfinance et d’innovation financière ne peuvent que participer à la baisse des coûts de transferts d’argent, et en conséquence à une diminution des transferts informels. Ils s’inscrivent dans la volonté des membres du G20 de réduire, d’ici 2014, le coût moyen des transferts d’argent des migrants de 10% à 5%.
Le Sénégal est un des champs géographiques de l’étude "Réduire les coûts des transferts d’argent des migrants et optimiser leur impact sur le développement : Outils et produits financiers pour le Maghreb et la Zone franc" menée par l’association Epargne sans frontière pour le compte de la Banque africaine de développement, de la Direction générale du Trésor et de l’Agence française de Développement.
Les propositions de l’étude visent à réduire le coût moyen des transferts d’argent des migrants et à optimiser leur impact sur le développement des pays africains. Elles portent en particulier sur l’amélioration de la bibancarisation, la mise au point de produits financiers innovants, le soutien aux technologies de paiement dématérialisé et l’adaptation de cadres réglementaires et législatifs.
Elles ont été présentées le 21 février dernier lors d’un séminaire de restitution organisé à Bercy. Pour en savoir plus sur cette étude, vous pouvez consulter le rapport complet ou visionner le différé vidéo du séminaire.
[1] Dans le cadre de la politique d’inclusion financière souhaitée par l’ONU. L’inclusion financière désigne l’offre de services financiers et bancaires de base à faible coût pour des consommateurs en difficultés et exclus des services traditionnels.
[2] La bibancarisation est la bancarisation des migrants au nord et dans leur pays d’origine dans le cadre d’une action coordonnée Nord-Sud entre les banques.
Également sur LatitudeFrance :
Alternatives aux transferts d’argent : les boutiques en ligne se multiplient (janvier 2012) ;
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Le G20 s’engage à faire baisser le coût des transferts d’argent des migrants (novembre 2011).
Liens utiles :
Deuxième article d’une série initiée sur le site Envoi d’argent : après l’Algérie, le Sénégal.
Programme d’Appui aux Initiatives de Solidarité pour le Développement au Sénégal
Envoi d’argent.fr, l’observatoire des coûts d’envoi d’argent à l’étranger
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